Misisi: Mission difficile en extrême Sud Kivu

DSC02445« N’ayez plus peur, la MONUC est là. Il faut saisir cette chance de dire tout ce que nous subissons, de dénoncer les exactions que nous vivons au quotidien» : Ces propos sont ceux du chef de l’administration qui s’adressait ainsi à une quarantaine de notables venus rencontrer la délégation de la MONUC le 13 octobre 2006 dans la salle de l’église catholique de Misisi.

Par Thierry Kranzer

Le chef de l’Administration, dont l’intelligence et les compétences contrastent avec le chaos ambiant qui règne à tous les niveaux dans ces lieux, a lancé cet appel pour rassurer ces notables peu habitués à voir une aussi imposante délégation venir s’enquérir de leur situation. En effet, depuis le début de l’année, des informations diverses arrivent à répétition sur les abus commis dans la région. Et ici, si la chaleur poussiéreuse se dispute la suprématie aux vents de sable qui sans cesse viennent gêner les yeux et interrompre les réunions en plein air, on s’attend toujours au pire tous les jours.

Ce jour là, c’était un vendredi 13 octobre. La délégation de la MONUC était aussi composée de 13 membres. Treize personnes, issues des différents services de la MONUC, notamment ceux des droits de l’Homme, de la Protection des enfants, des questions Genre, de l’Information publique, du Service électoral et des Affaires civiles. Un signe fort pour une population désespérée qui attend que tourne enfin le vent de la malchance. Mais cette visite est une première, pour cette localité de l’extrême Sud du Kivu (située à 5 km du Maniena et à 30 km du Katanga) depuis l’ouverture en mars 2004 de la base MONUC à Uvira plus au Nord (220 km et 10 heures de voiture si les rivières le permettent).

Le décor dans cette église est à la hauteur des lieux. Construit à la hâte, de briques en terre cuite, l’autel, jamais terminé est bricolé à l’économie ; tout comme la toiture, en partie en tôles, tandis que l’autre moitié est en paille. Cette architecture confère à l’édifi ce un rôle de fi gurine dans cette ville de passage. Dans l’église, les gens sont assis sur des planches tordues, faisant offi ce de bancs, fi xés sur des pieux, plantés dans la terre battue à la surface inégale. Aux fenêtres se sont agglutinés des dizaines d’enfants qui ne comprennent pas grand-chose à ce qui se dit.

Ici, il n’y a pas que les 12.000 habitants de Misisi qui souffrent; il y a aussi et surtout les 6.000 allogènes, appelés ici « étrangers », qui sont des jeunes venus de Kalemie (Katanga), Kindu (Maniema) et de Bukavu, chef-lieu du Sud Kivu, pour tenter leur chance en cherchant de l’or. Ce travail leur procure un revenu moyen de 100 à $200 par mois, bien plus que la moyenne provinciale qui se situe entre 30 et $50. Ces « étrangers » sont les premières victimes d’une horde de soldats analphabètes commandée par un adjudant chef qui fait offi ce de shérif dans le coin. « Ici, les soldats se comportent avec les hommes, comme nous n’oserions pas nous comporter avec nos animaux », nous lance un témoin. « On taxe, on fouette et on bat, au vu et au su de tous », explique un commerçant de passage. D’ailleurs, c’est la paillote adjacente au seul hôtel du coin, qui sert de lieu de torture. Il n’est pas rare d’y voir des gens, bras attachés dans le dos, battus à coup de pied dans le ventre. C’est comme cela que l’on règle les problèmes de dettes à Misisi. « Hein, dit leur, à la MONUC que les gens sont battus par les militaires dans la paillote, alors dit leur, c’est pas vrai ? », insiste un passant auprès du réceptionniste. Celui-ci ne dit mot. Je le fi xe du regard, il baisse des yeux remplis de honte et acquiesce timidement de la tête.

La délégation des droits de l’Homme de la MONUC arrivée dans la matinée du 13 octobre a pu régler quelques problèmes, et des personnes arrêtées arbitrairement ont été relâchées à la hâte, souvent pieds nus, par la porte arrière du cachot. Au plafond pend une corde qui a sans doute servi à torturer. La rumeur circule maintenant…30 véhicules de la MONUC sont arrivés á Misisi ! Les soldats-shérifs, chasseurs de taxes ont disparu de la circulation. Nous apprendrons le lendemain que ceux qui occupaient la mine d’or ont plié bagage dans la nuit. Pour une fois, la rumeur a joué en faveur de la MONUC. La valse des taxes Ici, tout est monnayable. Les voitures sont taxées pour on ne sait quelle raison à 5.000 francs ($10), payable de préférence en or. Les dernières élections ont été aussi une nouvelle source de revenus pour policiers et militaires. Tout ceux qui n’ont pu prouver leur participation au vote grâce à l’encre indélébile sur le doigt sont taxables… généralement, ce sont les étrangers qui n’ont pu se permettre une semaine de voyage pour aller s’acquitter du devoir électoral à Kalemie, ou à Bukavu. Le non vote devient donc un délit, enfi n… un business.

Pas de justice pour les étrangers Et lorsque ces «étrangers» se plaignent auprès du semblant de justice locale … ils ont souvent, pour leur malheur, affaire à un cousin, un frère, un oncle ou même un père du bandit. Ce qui complique et aggrave davantage leur situation. Les militaires sont des locaux, notamment des Maï Maï devenus combattants par la force des choses, lorsque le pouvoir central a irrigué cette contrée de Kalachnikovs pour tenter de faire face aux milices « rwandophones ». Des armes jamais récupérées et qui restent source d’insécurité permanente. Par la force des choses, ces militaires sont devenus des représentants de la loi. Les civils font appel à eux pour régler leurs problèmes de dettes ou autres. A coup de fouet, les hommes en kaki justifi ent un pourcentage sur la somme récupérée. Rencontré quelques jours plus tard, à 12 km de là, le numéro 3 de la 115ème brigade dont dépend cette unité se dit pressé de voir ces soldats sans formation, ni éducation, partir au brassage.

600 personnes pour la MONUC En fi n de matinée du 14 octobre, une réunion d’information électorale a été improvisée par les services de l’information et de l’électoral. Elle a rassemblé plus de 600 personnes sur la place du chef de la localité. La MONUC n’a pas fait dans la demie mesure. Dans sa délégation, il y avait le vice-président du bureau de la CEI du Sud Kivu, M. Muke, orateur incomparable qui a converti des milliers de personnes à la cause électorale. Ici, plus qu’ailleurs, les gens ont besoin d’entendre, d’écouter, d’être informés, de savoir. Ils souhaiteraient parler aussi …Mais ils ont peur. On mesure ici tout le potentiel pédagogique et pacifi cateur de l’information et de la communication. Au cours de la réunion, les mots ne sont pas mâchés, car les attentes sont trop grandes : «Nous sommes aussi venus parce que nous savons que des hommes en uniforme se comportent mal avec la population». …Cries de joies, applaudissements. La MONUC est ovationnée. Le chef de l’Administration se lève pour calmer la foule et permettre que la réunion se poursuive. Les attentes de la population sont immenses, mais la peur noue les ventres « si nous parlons, ils vont nous fouetter… », entend-t-on dans le brouhaha. Les principales attentes viennent des commerçants de Bukavu, proies rêvées pour les militaires locaux qui les taxent pour n’importe quoi.

Pendant que les services de l’Information et de l’Electoral poursuivent leurs exposés publics, les délégations de la Protection de l’enfance et des Droits de l’Homme avec pour le premier Ann Makome et Deo Mihigo et pour le second Ana Maria Upegui, Eirini Louppi et John Kiza, enregistrent les dépositions et témoignages. Là aussi, l’équipe est venue, renforcée par la présence de l’auditeur militaire d’Uvira et de son inspecteur principal. Le but est de faire passer un message clair : Misisi ne sera pas un havre de paix pour les bandits. Ils ont également rappelé le mandat de la MONUC qui est aussi celui de surveiller les abus et violations des droits de l’Homme, même dans les contrées les plus inaccessibles ! Une dizaine de cas fl agrants d’abus ont été enregistrés. Finalement, ce sont 11 pages d’un rapport concluant à un contexte désastreux d’impunité quasigénéralisée, aggravée par le caractère enclavé du lieu qui a été rédigé. Mais pour ne rien laisser au hasard, la MONUC a également inclut dans sa délégation des représentants de la société civile d’Uvira et de Fizi. Eméritem, « l’ Uviroise », sera décisive pour rassembler en quelques heures tout ce que la ville compte de représentativité féminine p pour la meilleure tenue d’une réunion de vulgarisation de la récente loi de lutte contre les violences sexuelles. De l’autre côté, Evariste, le « Fizien », sera un point focal déterminant pour les relations avec les associations et énergies locales. De nombreux enseignements et informations découleront de ces rencontres. Les mines d’or, la source du mal Samedi après-midi vers 16 heures, nous partons à la rencontre des fameuses mines d’or, sources de tant de litiges. Il faut faire vite pour être de retour avant la nuit. L’expérience précédente avait montré que nous n’étions pas préparés à une marche d’une heure par 40 degrés, d’où ce départ tardif. Apres une heure de marche, nous arrivons à la mine « La Mama » qui a fait la célébrité de Misisi dans les années soixante en raison de son rendement exceptionnel. Mais il y a aussi «Tontine» et enfi n «Safi na», la préférée des militaires. Ici l’on paye 8 dollars par heure, le droit de creuser dans une galerie surchauffée ou trop froide selon les couloirs. Les cailloux extraits sont emmenés dans des «tanks » d’eau, dans la plaine. C’est dans ces piscines artifi cielles que l’on séparera la poudre d’or de la poussière des cailloux broyés á la main. Les creuseurs se plaignent : «Les militaires prennent notre place dans la mine, ou nous obligent à creuser pour eux ». Mais lorsque nous demandons des noms, des grades, la peur prend le dessus, les visages se fi gent et on nous fait comprendre qu’il vaut mieux que nous partions. Ils souhaiteraient être aidés sans nous donner les moyens de le faire.

Les Pygmées de la Reine Sidonia

Les Pygmées de la Reine Sidonia Dimanche 15 octobre, tout le monde est debout à 5h30. C’est notre dernière demi-journée de récolte d’informations et tellement de souffrances à entendre, outre les arrestations arbitraires, des viols et disparition d’enfant. Le groupe est maintenant éclaté. Dès samedi, l’équipe éléctorale-Okapi avec Rigobert Kumbo et Fiston Ngoma est retournée à Fizi pour une séance d’information électorale avec une cinquantaine de notables, mais aussi pour s’enquérir de la disparition quelques jours plutôt de 7.200 bulletins de vote présidentiel. A Misisi, l’équipe «Information publique-Droits de l’enfant », part pour une nouvelle expédition pédestre. Cette fois ci vers l’Ouest, à la rencontre de la Reine Sidonia et d’un village perdu de pygmées où nous nous inquiétons de l’avenir des enfants. Mais pour y arriver, nous devrons traverser la fameuse rivière aux crocodiles, Kimbi. Il nous coûtera 100 francs la traversée aller- retour sur une planche de deux mètres carrés aux fl ottants de bidons tirée par une corde de part et d’autre de la rivière. De l’autre côté, nous apprenons que nous sommes au Maniema ! Dans le village de Kalondo Kibuyu, nous sommes reçus par la Reine Sidonia, une Mubembe, l’ethnie dominante du territoire de Fizi. Elle vient juste de revenir de cinq années d’exil à Kalemie. Son village a été détruit cinq fois par les milices rwandophones et ceux de l’UNITA angolaise entre 2002 et 2003. Un retour qui, pour la population locale, symbolise aussi le retour durable de la paix.

Durable…c’est vite dit. La confi ance manque encore à l’appel. Fort de l’expérience des fuites répétées, on n’élève plus rien ici. C’est trop risqué. La Reine dont on est en train de construire la nouvelle maison, se présente comme une protectrice des pygmées qui vivent à un kilomètre dans une dizaine de huttes sorties de l’âge de pierre. Tout est fait d’herbes, de bois et de pierre. L’intérieur est décoré de plumes. Nous ne trouvons qu’un vieux pygmée resté pour garder la douzaine de huttes très alignée. La population part dans sa totalité chasser dans la forêt au lever du jour en emmenant femmes, bébés, enfants et vieillards. Il en est ainsi depuis la nuit des temps chez les premiers habitants du Congo. Un goût de mythe du paradis perdu nous prend à la gorge. Une autre planète à cinq kilomètres d’une concentration exceptionnelle de voyous. Heureusement, la rivière aux crocodiles sépare les deux mondes. L’objectif de Sidonia est de favoriser l’alphabétisation des Pygmées, mais elle avoue avoir bien du mal à les retenir dans les écoles. Il est rare qu’ils fi nissent l’année scolaire, rattrapés par l’appel de la forêt et ses savoirs traditionnels indispensables. Même sans l’école, les deux communautés se comprennent. D’ailleurs, les Pygmées ou plutôt les Wambote, parlent le Kimbote, si proche du Kiswahili. Pour illustration, le verbe dormir, Kusema en swahili devient Kuysama en Kimbote, Kukula (manger) devient Kulia, Kumwya devient Kuwa et Moya, Mbili, Tatu (un, deux trois) deviennent respectivement Kamo, Bibili et Bisatu. Avant notre départ, nous apprendrons encore l’existence de fosses communes de pygmées 0020 à 7 ou 8 km, exterminés par les milices durant la dernière guerre, mais aussi la persistance d’une insécurité totale liée à la prolifération des armes légères dans les villages.

11 pages de rapport En cinq jours, dans l’extrême Sud du Kivu, sur l’axe Baraka-Fizi-LubondjaLulimba-Misisi (130km), les différents groupes de la Mission MONUC ont totalisé sept réunions d’information électorale touchant près de 1.200 personnes, notamment des notables ; ils ont distribués 6.000 documents d’informations électorales, tenu trois réunions de sensibilisation sur les droits de l’Homme, dont les droits des enfants et de la femme, relevé une douzaine de cas de violations fl agrantes des droits de l’Homme. Des ateliers de sensibilisation sur les droits de la personne arrêtée, la lutte contre les violences sexuelles et la sensibilisation sur les libertés publiques liées aux élections ont été organisés à l’attention des agents de l’Etat (ANR et PNC) et des membres de la société civile. Des documents didactiques ont été distribués aux différents participants. Un réseau informel de femmes a été mis en place pour la sensibilisation aux fi ns de la lutte contre les violences sexuelles. Parmi les autres informations recueillies fi gurent des témoignages sur l’exploitation illégale de mines d’or par des soldats, l’existence de fosses communes de pygmées exterminés par des milices durant la dernière guerre, ou encore huit cas de viol commis à Lubondja par des éléments hutus rwandais entre janvier et mai 2006.

Il faut sauver Bébé «Alsace»

Il est 11 heures 20 ce 15 octobre lorsque la délégation est prête à partir avec une heure de retard sur le programme. Mais, une dernière affaire nous chagrine encore…nous sommes sollicités par un individu qui souhaite vendre un bébé gorille à la MONUC. Nous nous consultons, la vente et la détention de ces animaux étant interdites. Nous sommes aussi vexés que l’on ait pu prendre la MONUC pour un acheteur potentiel d’une espèce protégée. Nous montons une opération de sauvetage en nous faisant passer pour des acheteurs potentiels. On nous indique le lieu de détention de la bête. « Ce n’est pas mon domaine de compétence », nous lance l’auditeur militaire. Et nous voilà dans un hangar, au bord de la route principale, chez les suspects braconniers. On extrait la petite victime de son cachot. Il s’agit d’une petite femelle chimpanzé de huit mois, traumatisée, portant des plaies aux quatre membres. Elle se jette dans nos bras. L’unanimité est faite, il est hors de question de la laisser. Notre interlocuteur est refroidi. Il croyait faire une affaire, nous lui proposons le commissariat de police. La présence de l’auditeur nous confère une autorité légitime. Le jeune homme paniqué, assure qu’il ne savait pas que l’espèce était protégée. En tout état de cause, il n’est qu’un intermédiaire. D’ailleurs, il veut être protégé. Ceux qui lui ont confi é la bête réclameront le bénéfi ce. Nous lui proposons un certifi cat de police certifi ant la remise de l’animal à l’équipe de la MONUC pour sa sauvegarde et sa protection. J’extrais le petit bébé du local, pendant que les collègues entament une séance de sensibilisation sur la protection des espèces menacées devant la trentaine d’enfants accourus. Un peu plus tard, nous obtenons un document du chargé de l’environnement nous autorisant à transporter l’animal jusqu’à son havre de paix, le Centre Lwiro de Bukavu qui prend soin des chimpanzés orphelins. Nous souhaitons l’appeler « Swingi » en l’honneur du chef de la MONUC. Mais cette proposition ne fait pas l’unanimité. Elle est jugée comme pas très diplomatique par certains… Finalement, il y aura un consensus pour le nom exotique d’Alsace. La petite peut alors se lâcher. Elle se met à l’aise et j’essuie son premier pipi. Il est douze heures et nous reprenons le chemin du retour. Après huit heures de voyage, une journée sans repas, nous arrivons extenués à la base pakistanaise de Baraka. Le lendemain 16 octobre cinq jours après notre départ nous sommes de retour à Uvira.

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