TAMBOV

Tambov 7 juillet 1996 : 19 jeunes découvrent le plus grand cimetière d’Alsaciens-Mosellans

Nous sommes le 7 juillet 1996 et le thermomètre fleurte avec les 40 degrés au bord de la sinueuse Tsna, le grand fleuve de la région.  Les énormes moustiques  nous dévorent à travers nos T-shirt.  La végétation de pinèdes contraste avec le sol sablonneux. Près d’une datcha aux planches inégales et aux couleurs vives vertes et rouges, un groupe de cinq jeunes russes pousse une vielle Lada rouge en panne, bouffée par la rouille. La pente aide à redonner vie à l’antiquité soviétique à 4 roues. Nous sommes stupéfaits.  Ici le temps s’est arrêté depuis des décennies. Tout semble pouvoir s’écrouler à chaque instant. Avec mes amis G. Fischer, E. Heitz et E. Klein, nous nous demandons ironiquement comment ce peuple a pu gagner la Seconde Guerre mondiale. Tout semble relever du bricolage, de la survie, de la réaction plutôt que de l’initiative.   « Pas étonnant que la plupart de leurs prisonniers aient succombé de mauvais traitement » réagit l’un de nous.

C’est au sein d’un groupe de 19 jeunes Alsaciens-Mosellans que nous sommes arrivés un jour plutôt à Tambov, le 6 juillet 1996.  Nous avions tous  répondu à une annonce parue dans les Dernières nouvelles d’Alsace au printemps 1996. L’Association « Pèlerinage Tambov » recherchait une vingtaine de jeunes volontaires prêts à partir en Russie durant 10 jours pour retrouver les fosses communes du camp de Tambov, où reposent 10 000 jeunes Alsaciens-Mosellans morts entre 18 en 40 ans.  Avec l’objectif de nettoyer et matérialiser un carré du camp pour en faire un mémorial en souvenir des Alsaciens-Mosellans tombés à 3000 km des leurs.

Tambov m’avait toujours hanté.  J’ai appris une fois au lycée que mon grand-père y avait été. Il n’en avait jamais parlé.  Ce secret de famille est resté comme une cicatrice, comme la tunique de Nessus, qui colle à la peau  de celui qui emmagasine l’angoisse de ses ancêtres. Parce que, comme le dit l’adage populaire, tout ce qui est caché dans une famille est su par le chien et les enfants.  Plus tard, des recherches sur l’inconscient transgérationnel familial m’ont permis de découvrir combien le passé est interagissant et comment nous continuons la chaine des générations et payons les dettes du passé, tant qu’on a pas « effacé l’ardoise ».  « Une « loyauté invisible »  nous pousse à répéter, que nous le voulions ou non, la situation agréable ou l’évènement traumatique » écrit la psychothérapeute Anne Ancelin Schützenberger,  dans son merveilleux livre « Aïe mes aïeux! ».  Aller à Tambov c’était payer une dette familiale et régionale : assumer l’histoire et la mémoire.

Au mois de mai 1996, une première réunion des jeunes volontaires a lieu dans les locaux de la préfecture du Haut-Rhin à Colmar.  Ce premier contact a lieu à l’initiative d’un des jeunes, Guy Fischer, alors directeur de cabinet du préfet. Deux mois plus tard, Guy pourra se recueillir pour la première fois sur la tombe de son grand-père mort à Tambov.  Avec lui une photo qui de son grand-père. La ressemblance est troublante.  Il y a aussi Charles Klein, l’inépuisable président fondateur de Pèlerinage Tambov,  visiblement ému par les motivations respectives des jeunes.  La plupart des 19 jeunes ont eu un parent à Tambov.

Deux mois plus tard, c’est le début de l’aventure. Après l’avion de la compagnie aéroflot depuis Frankfort, le train de nuit Moscou-Tambov est un véritable voyage dans le temps.  Nous avons l’impression d’être dans une quatrième dimension. Il ne manque que la neige et les chiens de traineaux.  Plus de dix heures de train pour moins de 450 kilomètres.  La nuit le train s’arrête parfois une heure dans des gares désertées dans le noir complet.  Dans la nuit des haut-parleurs cris du slave autoritaire, doublé par des aboiements de chien : ambiance James Bond.  Au levé du soleil, nous sommes subjugués, réduit au silence par le paysage de datchas, de steppes à pertes de vues, de vaches et chèvres pêle-mêle attachées le long de la voie. L’ambiance James Bond cède le pas au Dr. Jivago.  Le train ralenti, notre interprète Régis Baty nous annonce que nous approchons de Tambov.  Un frisson nous saisi, comme si nous approchions les portes d’un enfer pas si lointain.  Le silence soudain du groupe en dit long.  Il est interrompu par une babouchka édentée et surpondérée qui nous réclame les couvertures et tasses de thé.  Ses cris et admonestations incompréhensibles doublé d’un language corporel de kapo, nous donnent une impression passagère de prisonnier de goulag.

Après nous être installés dans notre auberge de jeunesse au bord d’un étang à la sortie de la ville, nous nous rendons à Rada, la forêt joyeuse…. Premier choc : Nous reconnaissons la gare de Rada. Le symbole du calvaire de nos anciens. La porte d’entrée et de sortie de l’enfer.  Elle n’a pas changé depuis 1945. Toujours aussi bleue. Nous l’avions vu sur de nombreux croquis, photos et dessins de malgré-nous. Le voyage dans le temps se confirme. Nous poursuivons sur un chemin sablonneux vers le site du camp. Plus aucun bâtiment. Mais nous devinons, à la vue des effondrements, les traces des baraquements et surtout des fosses communes. Nos accompagnateurs russes nous procurent une carte de près de 40 fosses communes. Nous apprenons que chacune peut contenir entre 600 et  800 corps, un chiffre impressionnant de 30 000  morts. Nous en apprenons plus sur la présence ici à côté des Alsaciens-Mosellans, des Luxembourgeois, des Italiens, des Bulgares, des Hongrois, des Roumains. Plus tard, nous découvrirons dans les archives de la ville, une nouvelle liste de 1500 Alsaciens-Mosellans enterrés à Tambov, qui jusque là étaient portés disparus. Une première victoire.

Au terme de notre première journée, nous choisissons la fosse commune numéro 37 pour devenir le carré des Alsaciens-Mosellans. Au terme d’une bonne semaine de travail nous matérialisons la fosse par une tranchée tandis qu’une autre équipe mené par le menuisier Brendlé d’Obersaasheim débarrasse la fosse des arbustes et autres végétation en construisant un pont d’accès au site. Sept jours de travail par près de 40 degrés à creuser, couper, déraciner. Les pauses sont écourtées, nous voulons finir en beauté, rendre hommage à ces jeunes de 17 à 35 ans assassinés ici.  D’ailleurs certains d’entre nous entendent leurs murmures de satisfaction. Le lieu devient magique.

Le 14 juillet est l’occasion d’une soirée mémorable en présence du maire de Tambov. Il nous confirme que ce carré sera désormais propriété des Alsaciens-Mosellans.  Dans un discours au nom des jeunes, je le remercie pour avoir restitué « notre terre », « cette terre qui a été enrichie par le sang des nôtres ». L’émotion est à son comble, les enfants des victimes et des bourreaux des deux camps ont scellés le sort à ce passé nauséabond et célébré la victoire de l’avenir.  Les discours se multiplient. La nième tournée de vodka ne vient qu’ajouter à la mélancolie.

Ce 14 juillet 1996, l’âme de l’Alsace-Moselle s’est libérée.

Le lendemain nous organisons une inauguration symbolique du carré en présence de  nos amis et accompagnateurs russes. Charles Klein, en larme nous remercie. « Ce que vous avez fait ici est allé au-delà de tout ce que je pouvais espérer ». Nous chantons l’hymne des jeunes de Tambov rédigé en alsacien au cours de ce périple « Mét herzligkeit uf Tambov kumma (Faria), schéen fér unsri Ahna schaffa (Faria), üs dam Weltniss a Gràbnis màcha fér ehra Séél a Plàtz zu schàffa (Faria Faria…) »

Avant de quitter les lieux, nous improvisons une minute de silence qui va durer une éternité. Le silence nous parle à un rythme ponctué le bruit des feuilles secouées par le vent.  Personne n’ose interrompre cette méditation.  Des larmes coulent. Nous avons du mal à quitter ceux que nous avons mis 41 ans à retrouver.  la promesse de revenir rend la sépartion moins pénible.  Nous nous retournons à plusieurs reprises en quittant le lieu.  Depuis ce jour, Tambov est une terre d’Alsace-Moselle, une Heimat que je suis aller retrouver 8 autres fois depuis.  Une véritable fraternité s’est développée entre ce premier groupe de jeunes qui se retrouve régulièrement malgré les trajectoires des uns et des autres.  À chaque fois, c’est un plaisir et un soulagement de guider de nouveaux groupes de jeunes dans ce jardin secret de l’histoire tumultueuse de notre Alsace-Moselle qui, je l’espère, se réunifiera un jour.  A Tambov, il n’y a jamais eu de frontières administratives entre Alsaciens et Mosellans. Ceux qui ont partagé les mêmes malheurs doivent vivre le même destin.                                         

Thierry Kranzer, Tambov juillet 1996

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2 commentaires pour TAMBOV

  1. Tampov, 7 juillet 1996, 7 juillet 2016, 20 ans se dessinent à l’horizon…….

  2. heinrich dit :

    Sher scheen g’schriiwe Thierry. Dess hat secher auij em Eric Heitz g’falle!

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